Maroc • ‘Hassan TV. 50 ans de propagande’ • Tel Quel

Créée par et pour Hassan II, la TVM a servi de caisse de résonance à la propagande royale pendant un demi-siècle. Suivant pas à pas les faits et gestes du souverain, le bras télévisé de la monarchie a gravé dans la rétine des Marocains une image idéalisée du régime.

Hassan TV : Une de Tel Quel

Hassan TV : Une de Tel Quel

Le 3 mars 1962, Hassan II s’adresse pour la première fois aux Marocains par l’entremise du petit écran. Roi depuis un an, il décide que son discours du trône sera le programme inaugural de la TVM. Une

année plus tôt, Hassan II avait annoncé la mort de Mohammed V à la radio, demandant que le message soit diffusé toutes les vingt minutes. Mais pour lui, les mots ne suffisent plus, il a compris le poids des images dans un pays où la majorité de la population est analphabète. Afin d’étrenner la TVM avec son discours du trône, Hassan II fait rappeler d’urgence les quelques Marocains partis pour une formation à la RAI avant la fin de leur stage. Ahmed Amar, premier réalisateur de la TVM, est en charge de la retransmission en direct. La veille, lors des repérages au palais du Mechouar à Rabat, il constate que la tribune royale est mal placée. Le discours de Hassan II est prévu à 10 heures du matin. Si on ne déplace pas la tribune, le roi sera filmé à contre-jour. Ahmed Amar explique le problème technique à Moulay Ahmed Alaoui, cousin du roi et ministre de l’Information, qui n’y comprend rien. Mis au courant, Hassan II convoque le réalisateur pour s’informer à la source : “Prends ton temps et explique-moi. Je ne saisis rien, c’est trop technique, m’a dit le roi”, se souvient Amar. La mise au point à peine achevée, Hassan II ordonne aux militaires de changer sa tribune de place.

Le lendemain, peu avant 10 heures du matin, au palais, Hassan II est en place, prêt à être filmé. Il n’attend plus que le signal du réalisateur. A 10 heures précises, Hassan II reçoit le ok tant attendu. Ouverture par l’hymne national, plan sur le drapeau du Maroc, puis la caméra descend pour cadrer le jeune roi. Hassan II discourt 1h30 non-stop pour les rares Marocains possédant un poste télé, et les nombreux autres qui suivent la prose hassanienne dans les cafés, les rues de Rabat et les jardins du ministère de l’Information, où on a fait installer des téléviseurs pour l’occasion. Hassan II, premier et unique programme cathodique des Marocains. “Le premier jour, meurt le chat”, comme le dit si bien l’expression populaire.

“La télévision, c’est moi”

Comme dans tout pays indépendant depuis peu et se dotant de médias, Hassan II utilise d’entrée la télévision pour légitimer son pouvoir. Sauf qu’il y a un hic. Le démarrage à la va vite de la TVM a son pendant : le manque de matériel pour donner une véritable résonance au “journalisme officiel”. Le premier JT, diffusé le 26 mars 1962, est sclérosé. Le présentateur annonce les informations, avec pour seules images, des photos statiques. Quand la TVM acquiert enfin des caméras, elles sont consacrées en priorité aux activités royales, avec près d’un tiers de la rédaction affecté aux seuls faits et gestes de Hassan II. C’est ainsi qu’un jour, la TVM achète deux caméras Paillard, matériel dernier cri pour l’époque. L’une sert ipso facto à une inauguration que doit faire Hassan II à Kénitra. Comme à l’accoutumée, le film de l’inauguration suit le parcours fixé par le ministère de l’Information : labo pour le développement, puis retour à la TVM pour le montage sous la supervision des rédacteurs en chef maîtrisant sur le bout des doigts le “hlal et le pas hlal”, selon l’expression imagée de Abdellah Chakroun, ancien directeur de la TVM. Tout baigne, le film est prêt à 18 heures pour diffusion aux actualités de 21 heures. Le speaker annonce le sujet et on lance les images. Et là, c’est la surprise du chef : un technicien a mal étalonné l’image. Hassan II défile en accéléré comme dans un film muet. Le réalisateur du JT, Ahmed Amar, stoppe en catastrophe les images, tandis que le speaker continue son laïus comme si de rien n’était. La défloration à l’arraché de la jolie caméra Paillard flambant neuve est à l’origine d’une des premières colères de Hassan II sur le traitement de son image. Le téléphone sonne dans la foulée dans les locaux de la télé, Amar décroche : “Allo, je suis bien à la TVM ?”, interroge son interlocuteur. “Oui, qui êtes-vous ?”, demande Amar. “C’est à vous de vous présenter”, lui rétorque-t-on au bout du fil. Aïe, c’est Hassan II à l’appareil : “Vous me passez à la télé comme Charlot !”, se plaint-il. Suite au couac, le roi décide qu’en cas de problème technique, on en réfère désormais au cabinet royal, sans passer par Moulay Ahmed Alaoui, son ministre de l’Information. “La télévision, c’est moi !”, assène-t-il un jour pour bien enfoncer le clou.

Débats publics, dérives politiques

TVM, donc, c’est Hassan II et personne d’autre, même si le principe du direct, en vigueur à l’époque à la TVM, ouvre quelques lucarnes de liberté dans une télé cadenassée à double tour. En mai 1964, les débats au parlement sur la motion de censure déposée par l’UNFP contre le gouvernement Bahnini, mis en place par le roi, sont diffusés en live. Cette motion de censure est une première au Maroc, et la population est rivée au petit écran dans les cafés du royaume. En ouvrant l’antenne à l’opposition, Hassan II souhaite en réalité faire le procès de l’UNFP par députés interposés. Il se prend un brutal retour de manivelle. Le parti de Mehdi Ben Barka, alors en exil, est à cran et confie à Abderrahmane Youssoufi le soin de mener la fronde. Très vite les joutes verbales, avec Abdellatif Benjelloun, frère du célèbre Omar, comme orateur pour l’UNFP, dérivent vers un procès du pouvoir personnel de Hassan II. Ça sent le roussi, les Marocains n’en ratent pas une miette. Le ministre de l’Information, Moulay Ahmed Alaoui, se lève de son siège, sort de la salle du parlement quand un député de l’UNFP se lève pour hurler : “Il va faire couper la retransmission !”. Quelques minutes plus tard, la prophétie se réalise : le directeur de la TVM reçoit un coup de fil de Moulay Ahmed Alaoui lui ordonnant d’arrêter la diffusion. “Suivant le débat, Hassan II a été surpris par cette coupure soudaine. Il a appelé pour s’informer et a ordonné que l’on reprenne le direct”, confie Abdellah Chakroun. Hassan II ne s’était pas découvert une vocation subite de démocrate. C’est juste que censurer l’opposition, au moment précis où tous les Marocains sont devant le petit poste, n’était pas la meilleure chose à faire dans un contexte houleux. Et le roi n’a jamais manqué de flair politique.

Passées ces petites sorties de route, aléas du direct, la vie de la Vieille dame est un long fleuve tranquille dans les années 1960, où la longue litanie de la propagande ne sera plus entrecoupée que par des crimes de lèse-majesté involontaires. En 1969, la rue Brihi diffuse une série d’émissions achetées à la télévision française : des interviews avec des artistes. Les doigts sur le ciseau en temps ordinaire, les programmateurs ne visionnent pas les cassettes, jugées sans danger. Et un beau jour, c’est la catastrophe. Un caricaturiste français explique au présentateur de l’émission française comment il fait pour croquer les personnalités célèbres. Il donne l’exemple de Hassan II : “Je m’inspire de Serge Gainsbourg”. Un responsable inquiet demande qui est Gainsbourg à Ali Hassan, journaliste de la TVM versé dans la musique française : “J’ai été chercher dans ma discothèque un album du chanteur. Le responsable a failli s’évanouir en voyant à quoi ressemblait Gainsbourg”. Il y avait de quoi, le chanteur s’était lui-même surnommé l’homme à la tête de chou pour souligner sa laideur.

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